Enquête

Pourquoi le découvreur du De Vinci dérange les musées

En 2007, Peter Silverman repère un tableau, « La Belle Princesse », vendu par Christie's comme une peinture allemande du XIXe siècle. Intuitif, il l'achète 20 000 dollars. Et commence une course aux indices pour déterminer quel peintre se cache véritablement derrière l'œuvre. C'est au laboratoire Lumiere Technology, à Paris, que l'acquéreur vient faire ses premières recherches. Il ne va pas être déçu.

Dans l'intimité la plus profonde de l'œuvre, au delà du visible

Pascal Cotte est un autodidacte. Avec seulement un bac en poche, il est aujourd'hui l'inventeur d'une caméra multispectrale capable de numériser un tableau avec une qualité macrophotographique de 240 millions de pixels jusqu'alors jamais atteinte, ultime solution de la numérisation picturale.

C'est Nicholas Turner, ancien conservateur de la collection des dessins de la Reine d'Angleterre, qui conseille à Peter Silverman de se rendre au laboratoire Lumiere Technology, afin de confirmer son intuition.

La numérisation du tableau dévoile son ADN. Puis les résultats sont mis à disposition des plus grands spécialistes de la Renaissance. Parmi eux, d'éminents vincistes, comme Martin Kemp, qui attribuent tour à tour le tableau au grand maître. En octobre 2009, la preuve ultime fait son apparition : l'empreinte de Leonard De Vinci, identique à celle relevée sur un tableau représentant Saint Jérôme signé par le maître.

Ainsi, en un peu plus de deux ans, le tableau est authentifié, lorsque des experts avaient mis plus de 90 ans pour « La Dame à l'Hermine ». (Voir la vidéo)

Lumiere Technology : une invention qui agace

Tableaux peints par une main gauche ou droite, restaurés ou non, cachant des repeints ou d'autres signatures. Rien n'échappe à la caméra de Cotte. Mais en bouleversant l'histoire de l'art, cette invention semble déranger. De nombreux experts reprochent même à la caméra de faire le travail à leur place. Idée que rejette Jean Penicaut, président de Lumiere Technology :

« Nous ne sommes pas historiens de l'art, et ne sommes pas là pour faire le travail des experts. Tout ce que nous voulons, c'est leur permettre de chercher la Vérité par le biais d'une nouvelle technologie. Après tout, le premier réflexe d'un expert est de prendre une loupe. Notre caméra leur permet d'aller voir des choses invisibles à l'œil nu, et ce, sans prélever le moindre pigment du tableau. »

Selon Jean Penicaut, le Laboratoire des musées de France (C2RMF), en finançant en partie la caméra dans le cadre d'un projet européen -au cours duquel Pascal Cotte a numérisé la Joconde-, espérait jouir de cette invention à titre exclusif, estimant qu'elle lui revenait de fait. Impensable pour Lumiere Technology, dont l'ambition reste de créer « un google art » en numérisant les tableaux des musées du monde entier, pour créer une base de données numériques ouverte à tous :

« Laisser le prototype de notre caméra au C2RMF condamnait la vocation universelle de notre invention. »

Est-ce là l'origine du malaise entre le laboratoire d'Etat et la start-up naissante ? Penicaut refuse de le croire. Pourtant, « le soutien du C2RMF nous permettrait une reconnaissance nationale bien plus rapide ». Ainsi, alors que les musées d'Amsterdam et de Chicago ont accepté que Pascal Cotte numérise leur version de « La Chambre de Van Gogh à Arles », le musée d'Orsay s'y oppose, expliquant :

« Le musée d'Orsay n'a pas souhaité confier l'étude de “La Chambre de Van Gogh à Arles” à l'entreprise Lumière Technology. L'étude de ce tableau a été menée par le laboratoire des musées de France (le C2RMF). »

Contacté par Rue89, le C2RMF ne veut pas se prononcer sur le sujet. Silence radio également du côté du Louvre, après de nombreuses relances. Le statut juridique encore mal défini du pixel généré par cette science multispectrale justifierait-il cette réticence à faire appel à cette nouvelle technologie ?

En attendant, certains musées régionaux ouvrent leurs portes à la caméra révolutionnaire. Et d'éminents restaurateurs, spécialistes et historiens de l'art prônent à leur tour l'utilisation systématique de la numérisation spectrale. Comme de nombreux musées internationaux : la National Gallery à Londres, le Rijksmuseum et le Musée Van Gogh d'Amsterdam, les Musées royaux de Belgique…

Quant à « La Belle Princesse », le tableau de Peter Silverman, elle serait, grace à Lumiere Technology, la treizième oeuvre attribuée à Léonard de Vinci. Une telle découverte ne s'était pas produite depuis plus de 100 ans. Elle est aujourd'hui estimée à plus de 150 millions de dollars.

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de ysengrimus

De ysengrimus

12H47 | 09/11/2009 | Permalien

Je suis POUR cette caméra. C'est une question de gnoséologie élémentaire. Tout ce qui aide à savoir plus et mieux se vaut magistralement. Le reste n'est que grenouillages mesquins et tergiversations d'arrière-garde.
Paul Laurendeau

Portrait de Sissi des bois

De Sissi des bois

... | 12H52 | 09/11/2009 | Permalien

L'art absolu n'existe pas visiblement. Ce tableau gagne $149.920.000 rien qu'en passant de auteur inconnu à De Vinci. Du coup, une croute quelconque devient un chef-d'oeuvre.

Et puis si la caméra qui permet de voir l'empreinte est unique, méfiance, un coup de pochoir photoshop à 150 millions c'est vite arrivé.

Portrait de theshadedcucumber

De theshadedcucumber

justicier potager | 14H54 | 09/11/2009 | Permalien

Votre premier point est très intéressant ! En effet, il pose la question de l'art et de sa reconnaissance. Un même tableau peint par un inconnu ou par une "star" de l'art n'obtiendra pas la même reconnaissance. J'irais même plus loin: un tableau de réalisation exceptionnelle mais par un inconnu, aura moins de valeur qu'un tableau quelconque d'un grand maître.

Cela dit, il faut nuancer. Dans le cas de LdV, on touche au suprême. Il n'y a qu'une petite poignée d'artistes qui peuvent donner à leurs oeuvres un tel attrait. Avec LdV, ce n'est pas un tableau que l'on achète, ou que l'on admire, c'est un peu de l'artiste lui-même, entré dans l'imaginaire collectif comme l'un des plus grands artiste et "savant" de l'histoire.

Portrait de adrienl

De adrienl

etudiant | 18H30 | 09/11/2009 | Permalien

Merci de parler de cette technologie extraordinaire,
je pense que les personnes qui critiquent ici la "croyance"
au numérique ne se rendent absolument pas compte
du fait de ce que cette caméra a de nouveau et de
superbe.
Il serait intéressant d'approfondir avec un second article
en montrant par exemple les étapes de la restauration virtuelle
de la "dame à l'hermine" - et en mettant quelques détails en
haute résolution du travail du peintre, afin de se rendre
compte de la capacité de l'appareil.
Je suis moi-même peintre et je trouve que cet outil est
vraiment... Rendez-vous compte ! Si chacun peut se procurer
des images haute résolution des tableaux des grands musées,
pour pas cher ou gratuitement, alors ça nous changera des
anciennes diapositives et des actuels diaporamas numériques (encore bien pires que les premiers !).
Voir le travail d'un peintre de près, notamment d'un tel peintre -
mais il n'est pas le seul - ça n'intéresse pas que les historiens,
et pourtant, jusqu'alors seuls les historiens sont munis de documents dont la qualité est comparable. Les artistes, surtout les jeunes qui sont en train d'inventer leur pratique, pourraient enfin bénéficier d'une base de données technique fiable, et comprendre à leur manière les histoires cachées dans les peintures, les histoire de mains, traits, points et pinceaux.
A long terme, cette machine et son projet de numérisation massive est une révolution pour l'art !

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